Mais une autre question mérite désormais d’être posée : pourquoi le Congo ? Car les chiffres rendent cette insistance pour le moins surprenante. Entre l’exercice fiscal 2021 et juin 2024, les rencontres des services américains de l’immigration avec des ressortissants congolais représentaient moins de 0,03 % de l’ensemble des rencontres migratoires enregistrées aux États-Unis. PolitiFact, qui a vérifié à plusieurs reprises les déclarations de Trump, souligne précisément cette disproportion entre la place accordée au Congo dans son discours et le poids extrêmement faible des Congolais dans les statistiques migratoires.

Nous ne sommes donc plus devant une simple déclaration isolée. Une analyse d’Axios portant sur 109 interventions publiques de Trump entre septembre 2023 et octobre 2024 avait recensé 29 occasions au cours desquelles il avait associé les migrants congolais à la criminalité. Le Congo est ainsi devenu l’un des pays régulièrement mobilisés dans son argumentaire sur les prisons étrangères et l’immigration.

Pourtant, lorsque son équipe de campagne a été invitée à fournir les preuves de cette accusation en 2024, elle a notamment évoqué des données générales sur l’immigration ainsi qu’un reportage sur des passeurs acheminant vers les États-Unis des personnes provenant de plusieurs pays, dont le Congo. Rien dans les éléments présentés ne démontrait que la RDC avait vidé ses prisons, encore moins qu’elle avait organisé le départ de détenus vers les États-Unis. Des spécialistes de la RDC, de Human Rights Watch, du World Prison Brief et du Congo Research Group interrogés dans le cadre du fact-check n’avaient trouvé aucun élément permettant d’établir cette histoire.

Voilà pourquoi le débat devrait désormais dépasser le simple fact-checking. Pourquoi une population représentant moins de 0,03 % des rencontres migratoires devient-elle un exemple récurrent dans le discours présidentiel américain lorsqu’il est question de criminalité et d’immigration ?

Est-ce simplement parce que le mot « Congo » fonctionne particulièrement bien dans la construction rhétorique de Trump ? Est-ce le reflet d’une représentation ancienne de l’Afrique, présentée à une partie de son électorat comme lointaine, instable et dangereuse ? Cette répétition relève-t-elle d’une stratégie politique plus large consistant à associer certaines migrations à la criminalité ? Ou existe-t-il d’autres influences derrière cette insistance ?

Ces questions peuvent et doivent être posées. En revanche, les réponses exigent des preuves. On pourrait notamment être tenté de chercher une explication dans les relations complexes entre Washington, Kinshasa et Kigali. La question mérite d’autant plus d’être posée que des personnalités politiques américaines influentes sont intervenues dans le dossier des relations entre la RDC et le Rwanda. Le sénateur républicain Lindsey Graham, proche de Trump, a notamment été cité par le Washington Post dans le cadre des discussions entourant les sanctions américaines contre Kigali. Cela ne prouve évidemment pas l’existence d’un lien entre ces interventions et la rhétorique migratoire de Trump sur le Congo. Mais dans un contexte aussi sensible, chaque prise de position mérite d’être observée et documentée.

Car pendant que Donald Trump affirme avoir contribué à mettre fin à la guerre entre la RDC et le Rwanda, des Congolais continuent de mourir dans l’Est du pays sous les balles rwandaises. Plus de trois décennies après le début des cycles de conflits qui ravagent cette partie du territoire, la population congolaise aspire toujours à une paix durable. Cette réalité ne devrait pas disparaître derrière les déclarations diplomatiques, les intérêts stratégiques ou les récits politiques de Washington.

Pendant ce temps, le Congo représente une fraction minuscule du phénomène migratoire auquel Trump fait référence. Aucun élément disponible ne démontre que Kinshasa ait vidé ses prisons pour envoyer leurs occupants en Amérique. La géographie elle-même rappelle la complexité d’un tel parcours : plusieurs milliers de kilomètres séparent la RDC du continent américain et rejoindre la frontière entre le Mexique et les États-Unis depuis l’Afrique centrale suppose généralement un long itinéraire international et des ressources financières importantes.

Pourtant, deux ans après les premières vérifications, le Congo continue de revenir dans les discours de Donald Trump. C’est peut-être finalement là que se trouve le véritable sujet.

Donald Trump a parfaitement le droit de défendre une politique migratoire extrêmement restrictive. Mais lorsqu’un président des États-Unis associe régulièrement un pays de plus de 100 millions d’habitants à l’image de prisonniers qui seraient envoyés vers l’Amérique, sans produire les preuves d’une telle accusation, ce pays est en droit de demander : pourquoi nous ?

Et la RDC ne devrait peut-être plus se contenter de démentir. Elle devrait demander officiellement à Washington de présenter les éléments sur lesquels le président américain fonde ses accusations. Existe-t-il des dossiers judiciaires ? Des statistiques du Department of Homeland Security ? Des renseignements établissant que des personnes libérées des prisons congolaises ont été envoyées aux États-Unis ? Existe-t-il la moindre preuve d’une politique organisée par Kinshasa ?

S’il existe des preuves, qu’elles soient rendues publiques. Une autre question mérite également d’être documentée avec sérieux : celle de ressortissants d’autres pays africains qui pourraient se présenter comme Congolais dans l’espoir de renforcer une demande d’asile en invoquant les conflits en RDC. Mais là encore, cette possibilité ne peut être transformée en explication générale sans données officielles permettant d’en mesurer l’ampleur. Elle ne prouverait surtout pas que le gouvernement congolais vide ses prisons pour envoyer des détenus aux États-Unis.

Et s’il n’existe aucune preuve de cette prétendue politique congolaise, il faudra alors appeler cette histoire pour ce qu’elle est : une affirmation politique répétée sur le Congo que les vérifications disponibles n’ont, jusqu’à présent, jamais permis d’établir.