Des familles arrachées à leurs maisons, des civils exécutés à la hache et à la houe, des enfants tués dans des conditions atroces, des corps jetés dans des latrines. Documenté par les Nations unies, ce massacre reste pourtant quasi absent des grandes conversations internationales sur les tragédies des Grands Lacs (HCDH, 2010).

Pourquoi ce silence ?

Pourquoi les victimes hutues, congolaises ou rwandaises, sont-elles si souvent effacées du récit international ? Pourquoi les massacres commis contre les populations civiles congolaises, notamment bantoues, peinent-ils à susciter une mobilisation comparable à celle observée pour d'autres tragédies ?

Il ne s'agit nullement de relativiser le génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda en 1994. Ce génocide est un fait historique incontestable. Mais sa reconnaissance ne saurait empêcher celle des crimes commis ultérieurement contre des Hutus innocents, des Nande et d'autres communautés congolaises.

La mémoire d'un peuple ne devrait jamais exiger l'effacement de celle d'un autre.

Et à quel moment la reconnaissance d'une tragédie devient-elle, dans le discours diplomatique, une raison de détourner le regard d'une autre ?

Trente ans plus tard, les mêmes questions

Près de trente ans après Chanzerwa, l'est de la RDC demeure le théâtre d'une guerre aux conséquences humaines dévastatrices : des millions de morts, directs et indirects, et des déplacements massifs. Pourtant, une question demeure : pourquoi les condamnations diplomatiques produisent-elles si peu d'effets durables ?

Le 12 octobre 2026, à Goma, Joseph Kabila, ancien président de la RDC, annonce la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire intégrant notamment l'AFC/M23, mouvement soutenu par le Rwanda selon l'ONU et plusieurs chancelleries occidentales. L'ancien chef de l'État se retrouve ainsi à la tête d'une alliance comprenant ceux qui combattent les institutions de son propre pays.

L'histoire prend alors une tournure troublante. En 1996, l'AFDL, soutenue militairement par le Rwanda, entamait sa marche vers Kinshasa. Trente ans plus tard, une nouvelle coalition se forme dans une ville congolaise contrôlée par une rébellion appuyée par Kigali.

Comment ne pas interroger cette répétition ? Comment un pays peut-il voir, pendant trois décennies, sa souveraineté contestée par des mouvements armés soutenus de l'extérieur sans que les mécanismes internationaux de prévention et de sanction n'y mettent fin ?

Et pourquoi les responsabilités politiques de ceux qui entretiennent ces cycles de violence débouchent-elles si rarement sur une obligation de rendre des comptes ?

Paris et Londres face à leurs responsabilités

La France et le Royaume-Uni occupent une place particulière. Membres permanents du Conseil de sécurité, ces deux puissances disposent d'un levier diplomatique considérable. Elles ont condamné le soutien rwandais au M23. Londres a annoncé des mesures contre Kigali en février 2025, Paris a soutenu la résolution 2773 exigeant le retrait des forces rwandaises du territoire congolais. L'Union européenne a adopté des sanctions ciblées en mars 2025.

Il serait donc inexact de dire que rien n'a été entrepris. Mais il est légitime d'interroger la portée de ces initiatives et les limites de la volonté politique.

Pourquoi les condamnations ne se traduisent-elles pas par une pression réellement dissuasive ? Pourquoi les intérêts diplomatiques, économiques et sécuritaires semblent-ils primer sur l'urgence de protéger les populations congolaises ? Pourquoi les partenaires occidentaux du Rwanda ne conditionnent-ils pas davantage leurs relations avec Kigali au respect effectif de la souveraineté congolaise ?

Ces questions appellent des réponses précises, pas de simples déclarations de principe.

Le devoir de mémoire et de justice

Chanzerwa rappelle aussi une responsabilité mémorielle. Les victimes des massacres de 1996-1997 ne doivent pas devenir les oubliées d'une histoire racontée uniquement à l'aune des rapports de force actuels.

Les Hutus massacrés ne sont pas collectivement responsables du génocide de 1994. Les Tutsis ne sont pas collectivement responsables des crimes attribués aux forces rwandaises. Les Nande et les autres communautés congolaises ne devraient pas voir leurs souffrances réduites à de simples statistiques.

La responsabilité des crimes appartient à leurs auteurs, jamais à une communauté entière.

Il est temps que les crimes documentés par le Rapport Mapping fassent l'objet d'investigations judiciaires approfondies, que les victimes obtiennent reconnaissance et réparation, et que les responsables présumés soient poursuivis dans le respect du droit.

Car une paix bâtie sur l'oubli des victimes et l'impunité des responsables ne peut être que fragile.

Chanzerwa pose une question qui dépasse le Nord-Kivu : combien de massacres faudra-t-il encore documenter, combien de rapports publier, combien de générations sacrifier avant que la vie d'un civil congolais ne bénéficie de la même considération internationale que celle de toute autre victime de guerre ?

Le silence n'est pas toujours complicité. Mais lorsque les atrocités sont connues, documentées et répétées pendant trente ans, l'insuffisance des réponses devient, elle aussi, une responsabilité politique.