Pendant près de deux décennies, Joseph Kabila a dirigé la République démocratique du Congo. Durant cette période, les fondamentaux de la crise actuelle ont été installés, consolidés, parfois même institutionnalisés. L’instabilité à l’Est n’est pas née en 2019. Les groupes armés, les interférences étrangères, les réseaux politico-militaires transfrontaliers existaient déjà, et souvent à un niveau bien plus opaque qu’aujourd’hui. Les différents rapports des Nations Unies ont documenté à plusieurs reprises les connexions complexes entre acteurs politiques, militaires et groupes rebelles dans la région des Grands Lacs. Cette réalité ne peut être effacée par une simple déclaration médiatique.
Kabila revendique avoir “réunifié le pays” et instauré la paix. Mais cette paix était-elle durable ou simplement une stabilisation fragile reposant sur des compromis dangereux ? Les politiques de brassage et de mixage des forces armées ont permis l’intégration d’anciens rebelles dans l’armée nationale sans réforme structurelle profonde. Cette stratégie a créé une armée infiltrée, fragmentée, dont certains éléments ont continué à entretenir des loyautés parallèles. Ce sont précisément ces failles qui alimentent aujourd’hui la résurgence cyclique des rébellions.
Plus grave encore, Joseph Kabila parle depuis Goma, dans une zone aujourd’hui sous influence de l’AFC/M23, un mouvement dont les liens avec le Rwanda sont largement établis par de multiples sources internationales. Il affirme vouloir “parler à tous les Congolais”, mais le symbole est lourd. Dans un contexte où le pays fait face à une agression clairement identifiée, choisir de s’exprimer depuis une zone contrôlée par une rébellion soutenue de l’extérieur n’est pas un acte neutre. C’est un positionnement politique qui interroge profondément.
Son discours sur la “dictature” mérite lui aussi d’être confronté aux faits. Sous son régime, l’espace politique était fortement verrouillé. Les manifestations étaient régulièrement réprimées, les opposants marginalisés, les élections contestées. La crise électorale de 2011, les tensions de 2016, les restrictions des libertés publiques sont encore présentes dans la mémoire collective. Aujourd’hui, celui qui incarnait ce système se pose en défenseur de la démocratie. Cette inversion du récit ne résiste pas à l’épreuve des faits.
Lorsqu’il évoque la “soudanisation”, Kabila tente d’imposer une lecture dramatique de la situation actuelle. Mais cette rhétorique occulte une réalité essentielle : les fragilités qu’il décrit sont en grande partie les conséquences d’un héritage qu’il a lui-même laissé. On ne peut pas sérieusement dénoncer une fragmentation sécuritaire sans reconnaître les mécanismes qui l’ont rendue possible.
Enfin, son appel à “balayer le système” et à mobiliser la population en s’appuyant sur l’article 64 de la Constitution est particulièrement préoccupant. Dans un contexte de tensions sécuritaires, ce type de discours peut être interprété comme une incitation à la déstabilisation plutôt qu’une contribution à la paix. Là encore, la responsabilité d’un ancien chef d’État devrait être de stabiliser, pas d’attiser.
La République démocratique du Congo traverse une période difficile, personne ne le conteste. Mais le débat national ne peut pas être confisqué par des récits qui inversent les responsabilités. Joseph Kabila a le droit de s’exprimer. Mais il n’a pas le droit de réécrire l’histoire.
Le Congo a besoin de lucidité, pas de nostalgie sélective. Il a besoin de solutions, pas de postures. Et surtout, il a besoin d’une vérité simple : ceux qui ont façonné les failles d’hier ne peuvent pas se présenter comme les seuls diagnosticiens des crises d’aujourd’hui.







