Joseph Kabila a parlé. Et à l'écouter, on croirait entendre un ange descendu du ciel pour dénoncer les péchés du diable. L'ancien président de la République démocratique du Congo, qui a dirigé notre pays pendant dix-huit ans, voudrait aujourd'hui se présenter comme le gardien de la paix, de la démocratie, de la bonne gouvernance et de la souveraineté nationale. Quelle ironie du sort ! À l'entendre, les malheurs du Congo auraient commencé le 24 janvier 2019, jour de l'investiture de Félix Tshisekedi. Avant cette date, notre pays aurait été un havre de paix, un modèle de prospérité et une référence démocratique. Il faut véritablement avoir une bien étrange opinion de la mémoire des Congolais pour tenir pareil discours.
Joseph Kabila : dix-huit ans de pouvoir, sept ans d'amnésie et un discours qui épouse celui de Kigali

Ce qui me révolte davantage, c'est la troublante convergence entre le discours de Joseph Kabila et celui de l'AFC/M23. À écouter l'ancien président, on retrouve pratiquement les mêmes accusations, les mêmes justifications et les mêmes explications que celles utilisées depuis des années par Paul Kagame pour légitimer ses interventions militaires sur notre territoire. Les FDLR, les Wazalendo, la prétendue persécution de certaines communautés, la mauvaise gouvernance de Kinshasa : tout y passe. Mais où est donc Paul Kagame dans son discours ? Où est le Rwanda ? Où sont les responsabilités de ceux qui arment, financent et accompagnent les rebelles qui occupent une partie de notre territoire ? Ce silence est politiquement révélateur. Joseph Kabila semble avoir trouvé tous les responsables de la tragédie congolaise, sauf celui dont les troupes sont régulièrement dénoncées pour leur présence sur notre sol.
Pour ma part, j'accuse politiquement Joseph Kabila de reprendre à son compte le discours de ceux qui agressent notre pays. Je considère que ses prises de position participent à la légitimation politique de l'AFC/M23. Et les accusations américaines concernant son soutien à cette coalition donnent à cette question une gravité particulière. Lorsqu'un ancien chef de l'État adopte un langage aussi proche de celui d'une rébellion soutenue par une puissance étrangère, il ne peut s'étonner que ses compatriotes s'interrogent sur la nature de ses engagements. Il ne suffit pas de se déclarer patriote pour échapper à ces interrogations.
L'alibi des FDLR mérite, lui aussi, d'être remis à sa juste place. Personne ne peut nier l'existence de ce groupe armé ni les problèmes de sécurité qu'il pose. Mais combien de décennies faudra-t-il encore au Rwanda pour justifier ses interventions au Congo par cette seule menace ? Combien de villes devront être occupées, combien de familles déplacées, combien de richesses congolaises exploitées avant que cesse cette logique ? La présence des FDLR ne donne aucun droit au Rwanda de faire la guerre au Congo. Elle ne saurait justifier l'occupation de nos territoires ni l'exploitation illégale de nos ressources. Joseph Kabila, ancien commandant suprême de nos forces armées, devrait être parmi les premiers à défendre ce principe élémentaire.
Comme l'assassin qui revient sur les lieux du crime, Joseph Kabila revient sur la scène politique pour expliquer aux Congolais que les tragédies qu'ils subissent depuis plus de trente ans seraient essentiellement la conséquence des sept années de gouvernance de Félix Tshisekedi. Mais où était-il pendant les dix-huit années précédentes ? Qui gouvernait lorsque les populations de Beni et de Lubero vivaient déjà au rythme des massacres ? Qui dirigeait l'État lorsque plus d'une centaine de groupes armés continuaient d'opérer dans l'Est sans être neutralisés ? Qui était président lorsque les populations des Kasaï fuyaient les violences liées à la crise Kamuina Nsapu ? Le Congo de 2019 n'était pas un paradis sécuritaire. C'était un pays qui portait encore les blessures profondes de plusieurs décennies de conflits.
Et puisqu'il faut parler du M23, rappelons un épisode particulièrement embarrassant pour le récit que Joseph Kabila tente aujourd'hui de construire. En 2017, Human Rights Watch révélait que plus de 200 anciens combattants du M23 avaient été recrutés par de hauts responsables sécuritaires congolais pour participer à la répression des manifestations de décembre 2016. Voilà donc un mouvement dont d'anciens éléments avaient été utilisés par des responsables de l'appareil sécuritaire sous sa présidence. Aujourd’hui, il est clair que dès le départ Kabila et le M23 ont toujours jouée dans une même équipe et ont toujours eu les mêmes objectifs comme le disait si bien le directeur de cabinet de Kabila monsieur Kikaya Bin Karubi. Ce passé mérite des explications. On ne peut pas demander aux Congolais d'oublier ces faits tout en leur donnant aujourd'hui des leçons de patriotisme.
Joseph Kabila parle de dictature. Mais de quelle dictature parle-t-il exactement ? Celle qui aurait commencé après son départ ou celle que nous avons connue pendant ses dix-huit années au pouvoir ? Qui a oublié les manifestations réprimées dans le sang ? Qui a oublié les violences contre les adeptes de Bundu dia Kongo, l'affaire Mukungubila, Armand Tungulu, Thérèse Kapangala et tant d'autres compatriotes dont les noms restent associés aux heures sombres de notre histoire politique ? Qui a oublié les événements tragiques du Kasaï et les fosses communes découvertes pendant la crise Kamuina Nsapu ? Toutes ces affaires n'ont pas les mêmes circonstances ni les mêmes responsabilités, mais elles appartiennent à l'histoire de son régime. Joseph Kabila peut tenter de réécrire son bilan. Il ne pourra pas effacer la mémoire des victimes.
Sur le plan économique, son discours est tout aussi contestable. En 2019, après dix-huit années de pouvoir, la RDC disposait d'un PIB nominal d'environ 50 milliards de dollars, de réserves de change d'environ 1,3 milliard de dollars et d'un budget de l'ordre de 4 milliards de dollars. Aujourd'hui, les indicateurs économiques et budgétaires ont considérablement progressé. Les estimations avancées pour 2026 situent le PIB nominal autour de 120 milliards de dollars, les réserves internationales autour de 8 milliards et le budget national à un niveau nettement supérieur à celui de 2019. Ces évolutions ne signifient pas que tous les Congolais vivent mieux ni que tous les problèmes sont résolus. Elles montrent cependant que le tableau économique dressé par l'ancien président mérite davantage de nuance. Il serait entrain de confondre enrichissement personnel et prospérité économique du peuple. Les Panamas papers sont encore frais dans nos mémoires.
Mais au-delà des indicateurs macroéconomiques, une question fondamentale se pose : comment expliquer qu'après dix-huit années de gouvernance, un pays aussi riche en ressources naturelles ait laissé une si grande partie de sa population dans la pauvreté, tandis que des personnalités proches des cercles du pouvoir accumulaient des fortunes considérables ? Les enquêtes internationales sur les réseaux d'affaires et les intérêts économiques liés à l'ancien régime ont soulevé des interrogations auxquelles les Congolais attendent toujours des réponses convaincantes. Joseph Kabila devrait expliquer comment la richesse nationale a été administrée, quels intérêts ont bénéficié des grands contrats et pourquoi tant de régions sont restées privées d'infrastructures essentielles.
Pendant dix-huit ans, combien d'universités modernes ont été construites ? Combien de territoires ont été véritablement désenclavés ? Combien de villes de l'intérieur ont bénéficié d'une transformation durable de leurs infrastructures ? Pourquoi des villes comme Kenge, Kisangani, Kananga ou Kikwit ont-elles attendu si longtemps des investissements structurants ? Pourquoi la gratuité de l'enseignement primaire n'a-t-elle pas été généralisée sous son régime ? Pourquoi la couverture sanitaire et les dispositifs de protection sociale sont-ils restés aussi limités ? Ces questions sont autrement plus importantes que la nostalgie politique qu'il cherche à entretenir.
La paix doit rester notre objectif national. Le dialogue politique est nécessaire, mais il ne peut devenir un mécanisme par lequel la violence armée permettrait d'obtenir ce que le débat démocratique ne permet pas. Ceux qui souhaitent participer à l'avenir du Congo doivent pouvoir défendre leurs idées sans prendre les armes et sans exposer les populations civiles à de nouvelles souffrances. La souveraineté de notre pays ne peut être négociée sous la menace des fusils.
Joseph Kabila a parfaitement le droit de critiquer Félix Tshisekedi. Mais il n'a pas le droit d'exiger que nous oubliions son propre bilan. Il peut défendre son héritage, mais il doit accepter que les Congolais lui opposent les massacres, les répressions, les promesses non tenues et les territoires qu'il n'avait pas réussi à pacifier. Il peut dénoncer les difficultés économiques actuelles, mais il doit accepter que l'on examine les résultats de ses dix-huit années de pouvoir. Ce que je retiens finalement de son discours, c'est une contradiction politique majeure : au moment où notre pays affronte une rébellion soutenue par le Rwanda, l'ancien président choisit de reprendre plusieurs des arguments de ceux qui contestent la légitimité de l'État congolais, tout en passant sous silence des responsabilités essentielles dans cette guerre. Cette posture ne peut laisser indifférent aucun Congolais attaché à la souveraineté nationale. Cette posture montre clairement sa duplicité et son soutien a ceux qui nous agresses en tuant les populations civiles congolaise.
Joseph Kabila peut chercher à réhabiliter son image. Il peut tenter de se présenter en recours politique. Il peut même espérer que le temps ait effacé les souvenirs de son régime. Mais les Congolais qui ont vécu ces dix-huit années savent que notre histoire est autrement plus complexe que le récit qu'il voudrait leur imposer. On peut quitter le pouvoir. On ne quitte jamais son histoire.
Matamba Lukasu
Chercheur et Cadre de l'UDPS
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