Le premier enseignement de ce dossier est qu’il ne s’agit pas seulement d’une rivalité de personnes. Le Sankuru a servi de scène à un affrontement entre deux centres d’autorité. D’un côté, l’UDPS, à travers Augustin Kabuya et le camp qu’il anime au sein du parti. De l’autre, le secrétariat permanent de l’Union sacrée de la Nation, dirigé par André Mbata. Les deux structures appartiennent à la même majorité, se réclament de la même légitimité présidentielle, mais ont soutenu des lignes opposées. L’une a voulu imposer le ticket Jules Lodi–Charles Motomoke au nom de la coalition. L’autre a refusé d’endosser cette orientation et a publiquement travaillé en faveur du duo Joseph Lumu Akutu–José Dambo Onayimbi. Le problème n’est donc pas seulement qu’il y ait eu compétition. Le problème est qu’au sein du pouvoir, deux commandements contradictoires ont été émis en même temps.
Tout commence dans une architecture institutionnelle qui, au départ, paraît classique. La CENI publie le 25 février 2026 un calendrier réaménagé pour l’élection du gouverneur et du vice-gouverneur du Sankuru. Le 4 mars, elle publie une liste provisoire de 11 candidatures recevables. À ce stade, le dossier est encore présenté comme un processus électoral normal, rythmé par les formalités administratives, les contentieux et les délais. Mais très vite, le terrain judiciaire et le terrain politique vont se superposer. Le 21 mars, la CENI annonce même l’incapacité de poursuivre certaines opérations pour des raisons financières. Puis, après examen de 19 requêtes par la Cour d’appel du Sankuru et un désistement, la liste définitive est ramenée à 10 tickets à la fin du mois de mars. Cette première séquence est importante, car elle montre que la bataille ne naît pas d’un seul coup au moment du vote. Elle se construit progressivement dans un climat déjà tendu, entre incertitude institutionnelle, contentieux multiples et concurrence politique latente.
C’est ensuite que le dossier change de nature. Le 4 avril, Justin Omokala attaque la liste définitive devant le Conseil d’État. Son recours vise notamment la recevabilité de Jules Lodi et de son colistier. Ils attaquent cette candidature, entre autres, en reprochant à Lodi de ne pas disposer d’un mandat de son parti pour se présenter aux élections. Sauf qu’en réalité, ce camp ne dispose pas non plus d’un mandat formel pour se plaindre au nom de l’UDPS. Derrière cette manœuvre, certains citent l’honorable Daniel Aselo, cadre du parti présidentiel et proche d’Augustin Kabuya. Bien qu’aucune preuve ne permette, à ce stade, de relier directement Daniel Aselo au dossier judiciaire, il sera par la suite empêché par la DGM de prendre son vol la veille des élections. Un mouvement que certains, dans le camp Kabuya, interprètent comme une manipulation politique orchestrée par le camp soutenant la candidature de Lodi. En réalité, la justice n’a pas définitivement clos le débat avant le scrutin. Elle l’a laissé flotter, ce qui a créé un espace immense pour la bataille de communication et d’influence.
Le 7 avril, une communication publique attribuée au Conseil d’État annonce même la suspension du processus dans l’attente d’un arrêt. Dans un fonctionnement institutionnel apaisé, un tel développement aurait dû refroidir les acteurs politiques et obliger chacun à attendre. Mais c’est précisément l’inverse qui se produit. Le 9 avril, la CENI maintient la campagne et le vote. Ce moment est décisif dans la chronique sankuroise : la mécanique électorale continue alors même qu’un contentieux reste politiquement inflammable. À partir de là, le scrutin n’est plus seulement une élection. Il devient un test de puissance entre appareils concurrents. Celui qui réussira à imposer son récit sur la légitimité du ticket aura un avantage déterminant.
Le 11 avril marque l’entrée ouverte dans le bras de fer Kabuya-Mbata. André Mbata, en sa qualité de secrétaire permanent et porte-parole de l’Union sacrée, formalise publiquement le ticket Lodi–Motomoke. Le geste est loin d’être neutre. Il ne consiste pas simplement à apporter un soutien moral à un candidat. Il revient à transformer une candidature initialement indépendante en ticket de coalition. En d’autres termes, Mbata, lui-même membre de l’UDPS, déplace le centre de gravité de la décision. Il fait comprendre que la coalition peut, au besoin, parler plus fort que le parti lui-même.
C’est là que commence la vraie crise. Car si l’Union sacrée peut investir un ticket dans une province sans que l’UDPS s’y reconnaisse, alors la hiérarchie classique du pouvoir se brouille. Le parti présidentiel cesse d’être le centre exclusif de l’investiture politique dans son propre camp. Mais la réalité est loin d’être simple. Jules Lodi, bien qu’étant candidat indépendant, est d’abord membre de l’UDPS. Ancien gouverneur, il dispose d’une certaine assise auprès des députés provinciaux, principaux votants. Il faut également noter que l’UDPS, bien que disposant d’une dizaine de députés, en comptant ses alliés, n’a pas officiellement aligné de candidat gouverneur. Certaines sources affirment même que le parti a refusé d’accorder à Lodi son mandat.
Mais la réaction du camp Kabuya ne s’est pas fait attendre. Le même 11 avril, appuyé par Daniel Aselo, Augustin Kabuya rejette l’idée d’un candidat imposé et conteste publiquement la ligne pro-Lodi lors d’une matinée surchauffée à sa base de Limete. Lors de ce meeting, le secrétaire général du parti présidentiel a tenu à préciser que Lodi n’était pas le candidat du parti. Il a affirmé que ce dernier faisait partie des nouveaux venus acceptés au parti lors des élections de 2023. Et de préciser : « En sept ans de mandat du président Félix Tshisekedi, aucun gouverneur n’a construit ne serait-ce qu’une simple toilette au Sankuru. Il était là, qu’est-ce qu’il avait fait qui est entré dans l’actif du président de la République ? ». Augustin Kabuya Tshilumba a toutefois indiqué ne soutenir officiellement aucun candidat, évoquant l’absence de consensus au sein de la majorité, tout en souhaitant bonne chance à l’ensemble des prétendants.
Kabuya ne conteste pas seulement un nom. Il conteste une méthode, un droit de désignation, et, au fond, une captation de l’autorité au profit d’une autre structure de la majorité. Dans cette lecture, il semble considérer qu’on cherche à lui arracher la maîtrise du parti dans une province politiquement sensible. Le Sankuru devient ainsi le lieu où se pose, de façon brutale, la question de la coexistence entre l’UDPS et l’Union sacrée : la coalition est-elle un instrument d’accompagnement du parti ou une machine capable de le contourner ?
Le 12 avril, une réunion à l’Hôtel du Fleuve vient encore durcir les lignes. Le camp Kabuya y clarifie sa position : Jules Lodi ne serait ni le candidat de l’UDPS ni celui de la Haute Autorité politique, c’est-à-dire le chef de l’État. Cette formule, à quelques jours des élections, est politiquement redoutable. Elle signifie que la version portée par Mbata, qui relie le ticket Lodi à la volonté du président, est frontalement rejetée. La fracture est alors complète. Deux ailes du pouvoir se réclament de la même source de légitimité, mais lui donnent des interprétations opposées.
L’épisode du 14 avril à l’aéroport de Ndolo ajoute une dimension presque dramatique à cette chronique. Daniel Aselo affirme avoir été empêché de voyager par la DGM alors qu’il se rendait au Sankuru pour soutenir le ticket appuyé par le camp Kabuya. Aucun communiqué officiel n’a été retrouvé pour expliquer cet incident. Des sources proches de la DGM évoquent un problème administratif sans lien avec les élections. Mais politiquement, l’image est forte : un haut cadre du parti empêché d’agir dans une bataille interne au pouvoir. Il finira par voyager le lendemain, jour du scrutin.
Le 15 avril, le scrutin se tient finalement à Lusambo. Jules Lodi l’emporte par 15 voix contre 10 face à Joseph Lumu. Les 25 suffrages se concentrent sur deux candidats, effaçant les autres. Ce vote montre que le camp Mbata a mieux structuré son influence au niveau provincial. La défaite du camp Kabuya est donc aussi organisationnelle.
Le 16 avril, la CENI publie les résultats provisoires. La victoire de Lodi ne peut être interprétée comme une défaite claire du chef de l’État. Les lectures divergent : Mbata y voit une victoire du président, Kabuya affirme le contraire. En réalité, ce qui est battu au Sankuru, c’est surtout la capacité du camp Kabuya à imposer sa ligne. Ce qui gagne, c’est la capacité de Mbata à incarner la coalition.
Cette séquence illustre une désintégration progressive : conflit judiciaire, désignation concurrente, contre-ligne partisane, incident à Ndolo, arbitrage provincial. Ce n’est pas un incident isolé, mais une dynamique de fragmentation. Le cas de Lodi cristallise cette crise. Son profil hybride, à la fois UDPS et indépendant, en fait un point de convergence des tensions. Il devient l’instrument d’une lutte d’autorité. Dans une province déjà marquée par l’instabilité politique, cette victoire ne garantit rien. Elle règle une crise sans en traiter les causes. Au fond, l’affaire du Sankuru révèle un problème plus profond : une dualité de commandement au sommet. Le parti et la coalition parlent, mais ne disent pas la même chose. Et faute d’arbitrage clair, c’est le terrain qui tranche. Lodi a gagné une élection. Mais le pouvoir, lui, en sort fragilisé
Élection de Lodi : chronique d’une désintégration interne du parti au pouvoir dans un bras de fer Kabuya-Mbata
L’élection de Jules Lodi au gouvernorat du Sankuru ne peut pas être lue comme un simple scrutin provincial. Derrière le résultat final, 15 voix contre 10 en faveur de l’ancien gouverneur, s’est jouée une séquence beaucoup plus lourde politiquement : celle d’une majorité qui ne sait plus clairement qui parle en son nom, d’un parti présidentiel contredit par sa propre coalition, et d’une lutte d’influence entre Augustin Kabuya et André Mbata autour d’une question apparemment simple, mais en réalité explosive : qui a le droit de désigner au nom du pouvoir ?

Par La Rédaction Coeur d'Afique
Publié le 18 avril 2026
Modifié le 18 avril 2026 à 22h19
Lecture : 8 minutes.
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La Rédaction Coeur d'Afique















