Un autre diplôme mentionné dans certaines biographies publiques de Modeste Bahati Lukwebo est un doctorat en économie appliquée (comptabilité) attribué à Bircham International University, parfois présenté comme étant basé aux États-Unis. Cette référence apparaît notamment dans certaines présentations biographiques diffusées dans l’espace public et sur des plateformes politiques.

Les vérifications menées par Cœur d’Afrique montrent cependant que la situation institutionnelle de Bircham International University est particulière. Contrairement aux universités américaines traditionnelles, Bircham n’apparaît pas dans les listes des établissements accrédités par les agences reconnues par le Department of Education des États-Unis. L’institution se présente plutôt comme une structure d’enseignement à distance proposant des programmes individualisés, généralement suivis sans présence académique prolongée sur un campus. Afin de mieux comprendre le fonctionnement de cet établissement, Cœur d’Afrique a contacté Bircham International University en se faisant passer pour un candidat potentiel. Lors de cet échange, un responsable chargé du recrutement a affirmé que l’université serait reconnue au Royaume-Uni en évoquant la Convention de La Haye sur l’apostille. Or, plusieurs spécialistes de l’enseignement supérieur rappellent que l’apostille n’est qu’une procédure d’authentification de signature d’un document public et ne constitue en aucun cas une reconnaissance académique ou une homologation universitaire.

Au cours de cette conversation, notre interlocuteur a également expliqué que les programmes proposés par Bircham peuvent être suivis en plusieurs langues, notamment en français, anglais, espagnol et portugais, et que la procédure d’admission est relativement simple. Selon les informations communiquées, il suffirait d’envoyer des documents académiques existants et de régler les frais d’inscription pour accéder au programme. Le même interlocuteur a indiqué qu’un doctorat pourrait être obtenu en une à deux années, pour un coût estimé entre 6 000 et 10 000 dollars américains, avec des facilités de paiement échelonnées sur plusieurs mois. Présentée de cette manière, une telle procédure apparaît sensiblement différente du fonctionnement habituel des programmes doctoraux classiques, qui exigent généralement plusieurs années de recherche encadrée, la rédaction d’une thèse et sa soutenance devant un jury académique.

Par ailleurs, plusieurs bases d’évaluation institutionnelle mentionnent Bircham International University dans des listes d’établissements dont la reconnaissance académique est contestée. La Texas Higher Education Coordinating Board (THECB) inclut notamment Bircham dans sa liste d’institutions considérées comme frauduleuses ou de niveau académique insuffisant, indiquant que l’établissement ne dispose pas d’autorité reconnue pour délivrer des diplômes dans le pays mentionné. Dans ce contexte, une question centrale se pose : comment des diplômes délivrés par ce type d’institution peuvent-ils être évalués ou homologués dans les systèmes universitaires nationaux ? En République démocratique du Congo, la reconnaissance d’un diplôme obtenu à l’étranger relève normalement d’une procédure d’équivalence menée par le ministère de l’Enseignement supérieur et universitaire.

À ce stade de l’enquête, Cœur d’Afrique n’a pas pu accéder aux documents administratifs permettant de vérifier si un tel processus d’équivalence a été engagé pour le diplôme attribué à Bircham et dans quelles conditions il aurait été examiné. Plusieurs universitaires interrogés soulignent toutefois que la question ne concerne pas seulement un cas individuel. Selon eux, d’autres situations similaires pourraient exister, impliquant des diplômes obtenus auprès d’institutions dont la reconnaissance académique reste sujette à débat.

Une production scientifique limitée au regard du statut revendiqué

Dans le monde universitaire, le grade de professeur ne repose pas uniquement sur les diplômes obtenus. Il s’évalue aussi à l’aune de la production scientifique : articles publiés, ouvrages, direction de recherches, participation aux débats académiques et reconnaissance par les pairs. C’est donc sur ce terrain également que le parcours revendiqué de Modeste Bahati Lukwebo mérite d’être examiné. Les recherches rassemblées par Cœur d’Afrique n’ont, à ce stade, permis d’identifier qu’un nombre limité de publications scientifiques récentes associées à son nom. Deux articles publiés en 2025 et 2026 dans une revue anglophone apparaissent dans les premières vérifications effectuées. Dans les deux cas, Modeste Bahati Lukwebo y figure comme coauteur, mais non comme auteur principal.

Pris isolément, cet élément ne suffit pas à invalider une trajectoire académique. De nombreux universitaires publient à plusieurs, parfois dans le cadre de collaborations interdisciplinaires. Mais plusieurs enseignants-chercheurs interrogés rappellent qu’une carrière de professeur d’université, surtout lorsqu’elle est présentée comme fondée sur plusieurs doctorats et une expertise internationale, laisse en général des traces scientifiques plus consistantes : articles nombreux, publications étalées dans le temps, direction de mémoires ou de thèses, communications académiques identifiables.

Autre point soulevé par plusieurs sources : la notoriété limitée de la revue dans laquelle ces articles ont été repérés. Sans entrer dans un débat technique sur les systèmes d’indexation ou les classements académiques, plusieurs universitaires estiment que la réputation des supports de publication compte dans l’évaluation d’un parcours scientifique. La question n’est donc pas seulement de savoir si des articles existent, mais aussi dans quels espaces académiques ils ont été publiés et quelle place exacte y occupe l’auteur. Entre 2011, année d’obtention revendiquée du doctorat du sénateur Bahati Lukwebo, et 2025, année de publication de ses articles les plus récents, quatorze années se sont écoulées. Durant cette période, aucune thèse associée à son nom n’a été retrouvée dans les archives universitaires accessibles en ligne, et aucune publication scientifique n’a été identifiée dans des revues académiques indexées.

Pour un chercheur présenté comme titulaire de deux doctorats, un tel intervalle sans trace visible de production scientifique interroge plusieurs universitaires interrogés dans le cadre de cette enquête. Dans la plupart des carrières académiques, les titulaires d’un doctorat poursuivent généralement des activités de recherche, de publication ou d’encadrement scientifique qui laissent des traces dans les bases de données universitaires. Dans ce contexte, certains observateurs estiment qu’il est légitime de poser une question simple : comment expliquer qu’en quatorze ans, aucune thèse ne soit accessible et qu’aucune publication scientifique significative n’ait été identifiée dans des revues académiques reconnues ?

À ce stade, l’enjeu n’est pas de trancher définitivement sur la valeur scientifique de ces travaux, mais de poser une question simple : la production académique actuellement visible correspond-elle au profil de professeur d’université tel qu’il est publiquement revendiqué ? C’est cette interrogation qui conduit aussi à examiner le contexte plus large dans lequel ce parcours s’inscrit, notamment les réseaux institutionnels, politiques et personnels susceptibles d’en renforcer la visibilité.

Une question plus large que le seul cas Bahati

Au-delà du cas de Modeste Bahati Lukwebo, l’enjeu soulevé par cette enquête est plus vaste. Si des diplômes délivrés par des institutions dont la reconnaissance académique est contestée peuvent malgré tout entrer dans les circuits administratifs congolais, alors la question ne concerne plus seulement un individu, mais l’ensemble du système de contrôle mis en place pour protéger la crédibilité des grades universitaires. Plusieurs enseignants et chercheurs interrogés par Cœur d’Afrique affirment que ce type de situation ne serait pas isolé. Sans citer publiquement d’autres noms à ce stade, ils évoquent l’existence de plusieurs profils académiques dont les diplômes étrangers soulèveraient des interrogations comparables, soit en raison de l’établissement qui les a délivrés, soit en raison de la rapidité du parcours, soit encore en raison de l’opacité entourant leur procédure d’équivalence en RDC.

C’est ici que le rôle du ministère de l’Enseignement supérieur et universitaire devient central. En théorie, la procédure d’homologation est précisément conçue pour filtrer les diplômes, distinguer les titres reconnus de ceux qui ne le sont pas, et empêcher qu’un document simplement légalisé ou apostillé soit présenté comme l’équivalent d’un diplôme universitaire pleinement valide. En pratique, plusieurs sources internes et universitaires décrivent un système où la qualité du contrôle dépendrait aussi de facteurs administratifs, relationnels et parfois politiques. Cette question est d’autant plus sensible que le titre de professeur d’université n’est pas un simple élément de prestige personnel. Il ouvre l’accès à des responsabilités académiques, à une autorité symbolique dans l’espace public, et parfois à des positions d’influence dans l’administration, la politique ou les institutions d’enseignement supérieur. Dès lors, toute faille dans la chaîne de vérification peut avoir des conséquences qui dépassent largement le cadre universitaire.

La suite de notre enquête s’attachera donc à un point décisif : comment se déroule concrètement l’homologation de ces diplômes au sein du ministère ? Quels documents sont exigés ? Qui contrôle quoi ? Et à quel moment le circuit technique peut-il être contourné ou accéléré ? C’est dans cette zone grise, entre procédure officielle et arbitrages informels, que se joue une partie essentielle du dossier Professeur Express.